Enquête sur la mort de Dieu (1) : recherche athées désespérément

Enquête sur la mort de Dieu (1) : recherche athées désespérément

Dans son magistral essai Réussir sa mort, le philosophe Fabrice Hadjaj, juif de nom arabe et de confession catholique, propose une anti-méthode à tous (croyants ou athées) pour accueillir l’échec et la peur, et nous ouvrir à ce ce qui nous dépasse totalement… Pour lui, une société qui fuit devant la mort ne peut que fabriquer une culture de mort, tandis qu’une société qui l’accueille engendre une culture de vie. Entre liquidation technique (euthanasie, suicide ?) et une vie offerte, il vous faut choisir, sans autre alternative : se donner la mort ou bien donner sa vie pour ce qui en vaut la peine !

Prélude : vous aspirez à la réussite mondaine ? Hélas ! Y parviendriez-vous, plus dure serait la chute : votre dernière heure viendrait vous arracher à une position si chèrement acquise. Mais sondez-votre coeur, faites appel à vos rêves d’enfance… Ce n’est pas le confort que vous cherchez, mais une existence héroïque : mourir pour la justice, donner votre vie aux autres d’une manière ou d’une autre ! Attention, l’enquête qui suit risque de réveiller votre vocation première…

Episode #1 : recherche athées désespérément

Et si la foi est une insulte à votre intelligence, comme on l’entend parfois, ce long billet vous prouvera le contraire, si toutefois vous acceptez le challenge de le lire en entier… !

Maurice Blanchet notait à propos des thèses de L’essence du Christianisme :

Quand Feuerbach déclare: “l’athéisme est le secret de toute religion”, voulant dire que là où l’homme conçoit, adore, aime Dieu, c’est nécessairement l’être humain, mais comme être absolu et sacré, qui est pressenti et aimé, il montre bien (il est vrai, à son insu) que, pour autant qu’on transpose le divin, mais qu’on ne l’efface pas […], il est dérisoire de prétendre avoir rompu avec l’ère théologique (1).

Le secret de Polichinelle de l’athéisme contiendrait un autre secret moins pénétrable : l’homme ne peut pas rompre avec la théolo-
gie. Celui qui prétend en avoir fini avec Dieu ne fait que rafistoler de vieilles idoles : l’argent, la volupté, les honneurs, le Moi, enfin se met à diviniser des riens. On n’échappe au théologique qu’en sortant du logique. On n’échappe au divin qu’en délaissant l’humain.

C’est par malheur ce qui arrive couramment. La mort de l’humain. L’interdiction du cri de louange ou de blasphème, au point que le blasphème devient presque une louange, parce qu’il s’adresse encore à l’Eternel, déchire encore de bas en haut le voile du sanctuaire. Nous en sommes à une indifférence placide, aussi loin de confesser Dieu que de l’insulter en face. Mais cette indifférence est l’injure la pire, puisqu’elle confesse que la transcendance ne vaut pas qu’on s’y attarde, et notre caquetage se met à rouler au-dessous de celui des poules : chez elles, au moins, il annonce encore l’extase de la ponte.

Que sont devenus les sacres et les jurons d’antan ? Celui qui en France s’exclamerait encore « Nom de Dieu » serait soupçonné d’excessive dévotion. Ma propre épouse, petite fille, était persuadée que s’écrier ainsi au cœur de son indignation ou de son
étonnement était une manière de révérence et de bénédiction. Pendant un repas, au milieu de sa pieuse famille : «Nom de Dieu ! lança-t-elle à la première occasion, parce que le sel lui était tombé des mains, ou parce que son grand frère avait été puni par le professeur de maths. Elle voulait montrer sa piété. M. et Mme Michel écarquillèrent les yeux. La réprimande ne se fit pas attendre, mais tourna vite au rire général. La pauvrette était à l’école publique: comment aurait-elle su ? Comment les enfants d’aujourd’hui pourraient-ils savoir ? Il n’est guère plus que dans le vert joual du Québec que des Hostie ! et des Calice ! détonnent encore et n’ont pas été supplantés par l’universel Putain !.

Dans La sphère et la croix, Chesterton nous raconte l’histoire d’un mécréant convaincu qui tombe enfin sur un vrai croyant. À la devanture du journal de Tumbull, intitulé L’Athée, MacIan, un catholique écossais, lit un article contestant la virginité de Marie. À peine en a-t-il compris le sens qu’il brise violemment la vitrine, pénètre dans la boutique, demande au rédacteur réparation de
l’outrage fait publiquement à sa Mère et finit par le provoquer en duel. Pour Turnbull, c’est une « aube nouvelle » et une «joie inconnue » : « Après vingt ans de labeur solitaire et stérile, voici donc que lui venait sa récompense. Son journal avait mis quelqu’un en colère (2). »

En effet, jusqu’à présent, abonnés et adversaires, demi-athées, demi-croyants, demi-mondains toujours, acquiesçaient ou repoussaient mollement ses dires, comme si l’enjeu n’était pas de taille, comme s’il n’engageait pas l’honneur et le salut de toute l’humanité. Quelqu’un l’avait enfin compris. Quelqu’un pouvait enfin l’étreindre dans une lutte sévère et chaleureuse. De chapitre en chapitre, MacIan et Turnbull essaient de se battre en duel, mais ils sont à chaque fois séparés ou empêchés par de trop bonnes gens : « Allons, faites la paix. Ce ne sont que des idées. Et puis à chacun sa vérité, n’est-ce pas ? »

Comme si la réconciliation pouvait s’acheter à prix modique. Comme si elle n’exigeait pas le sang, l’effort de toute l’âme. Comme s’il ne fallait pas payer de sa personne. Au milieu de la mitigation générale, les flammes de ces deux ennemis ne peuvent que se révéler de plus en plus fraternelles. Ils ne savent plus s’ils s’empoignent ou s’ils s’embrassent.

Où sont donc les athées disputeurs, fougueux et loyaux, prêts à en découdre ? Où sont les chrétiens qui ne craignent pas de leur rentrer dedans, aussi profond que la charité le leur intime ? La plupart désormais s’efforcent de dire: «Je crois » ou «Je ne crois pas en Dieu » comme il dirait : « J’aime » ou « Je n’aime pas la brandade de morue. » Je n’ai rien contre la brandade, soit dit en passant, au contraire, j’apprécie beaucoup la morue sous toutes ses formes (cela me rappelle notre voyage de noces au Portugal, et aussi, quand j’étais petit, la morue panée à la harissa que me préparait mon père), mais je sais aussi que cela n’engage pas toute l’existence.

Qu’un auteur aujourd’hui s’exclame avec vigueur : « Dieu est mort », on lui tâte le pouls, on s’interroge s’il ne serait as un peu mystique, des fois. Qu’il crie cela en tremblant, comme un forcené, d’une âme qui refuse le réconfort, et les fonctionnaires de l’athéisme, les Onfray qui s’y impatronisent et en font leur beurre, ou ceux, plus athées encore, qui ne prennent même pas le temps
de barbouiller un livre, se mettent à ricaner ou ne se mettent à rien du tout, d’ailleurs, ne relevant jamais leur museau de l’auge virtuelle. La télévision publique, dans son souci du bien commun, pourrait avoir le fair-play d’organiser de grandes joutes théologiques et métaphysiques. Mais elle sous-estime le spectateur. Elle le juge indigne d’avoir de l’esprit. Elle lui propose à la place des émissions de télé-achat, pour la dernière poubelle à pédale anti-odeurs, ou de télé-réalité, avec des vedettes qui actionnent cette même poubelle, dans la cuisine d’un loft ou d’une ferme, et qu’on peut soi-même jeter hors du plateau. Le tragique de notre condition n’en est que plus confirmé. Et l’urgence de se demander s’il est pour nous un salut.

A suivre…

(1) Maurice Blanchet, L’entretien Infini, Paris, 1969, p. 378.

(2) G. K. Chesterton, La sphère et la croix, Lausanne, 1981, p. 26.

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