Et si tout était Dieu ?

Et si tout était Dieu ?

S’il y a Dieu après la mort, alors peut-être que finalement, tout est Dieu ? La réponse de Paul Clavier, philosophe normalien, tirée de son livre 100 questions sur Dieu. En effet, un peu de philosophie ne vous fera pas de mal pour répondre à cette question !

La conception du monde selon laquelle tout est Dieu s’appelle « panthéisme » (du grec pan [tout], et théos [dieu]). En toute rigueur, il faudrait dire « panenthéisme » (tout en Dieu), puisque cette vision consiste à dire que toutes les réalités sont des parties, ou des aspects, ou des modalités de l’unique réalité existante qui est Dieu.

Sénèque, philosophe stoïcien du 1er siècle, en donne une formule :

« Qu’est-ce que la nature, sinon Dieu lui-même et la raison divine immanente au monde en sa totalité et en toutes ses parties ? »

De glorieux noms ont illustré le panthéisme, comme l’inclassable Giordano Bruno, qui se réclame lui aussi des anciens :

« Aussi n’a-t-il pas été dit en vain que Jupiter emplit toutes choses, habite toutes les parties de l’univers, est le centre de ce qui a l’être : il est un en tout, et par lui tout est un. »

Spinoza s’est rendu célèbre pour avoir rétabli en philosophie une forme de panthéisme. Dieu partout, Dieu en tout, tout en Dieu et réciproquement : cela voudrait dire que le monde n’est différencié qu’en apparence. Cela voudrait dire que la réalité est une seule et unique substance, que Spinoza appelle Deus sive natura (Dieu, ou si vous voulez, la nature).

C’est une vision cosmique envoûtante et déroutante. Tout est un. Spinoza établit que « si des choses n’ont entre elles rien de commun, l’une ne peut être la cause de l’autre ». Il pense établir également qu’« il ne peut exister deux ou plusieurs substances qui ont la même nature ». Il s’ensuit logiquement qu’« une substance ne peut être produite par une autre substance ». Spinoza démontre ensuite, à coups de définitions et d’axiomes, qu’il n’existe en tout et pour tout qu’une substance : Dieu.

À la fin du XVIIe siècle, le grand humaniste Pierre Bayle verra dans le panthéisme de Spinoza « l’hypothèse qui surpasse l’entassement de toutes les extravagances qui se puissent dire ». Pourquoi ? « Il n’y a qu’un Être, et qu’une Nature, et cette Nature produit elle-même et par une action immanente tout ce qu’on appelle créatures. Il est tout ensemble agent et patient, cause efficiente et sujet. » Où est le problème ?

Bayle tire de Spinoza les conséquences en apparence les plus absurdes. Une bataille opposant des ennemis serait en fait un combat de Dieu contre lui-même ; une méchanceté commise, une persécution, une condamnation à mort seraient autant
d’actes de masochisme ou d’autodestruction :

« Ainsi, dans le système de Spinoza, tous ceux qui disent “les Allemands ont tué dix mille Turcs” parlent mal et faussement, à moins qu’ils n’entendent “Dieu modifié en Allemands a tué Dieu modifié en dix mille Turcs” […] Dieu se hait lui-même, il se persécute, il se tue, il s’envoie sur l’échafaud. »

Bayle caricature jusqu’à l’absurde. Mais Spinoza aurait souri à cette attaque, car Dieu n’est pas pour lui un être doué de volonté
ou d’intentions. Il n’y a donc aucune raison de s’étonner ou de s’inquiéter qu’il y ait dans la nature des destructions et des oppositions. Il y a tout simplement une puissance qui se développe à divers degrés et dans diverses directions.

Mais cet univers qui ressemble à un espace géométrique uniforme, diversifie’ par des figures qui s’enchaînent dans une nécessité sans responsabilité, est-ce bien l’univers où nous vivons ? De même que trop d’impôt tue l’impôt, trop de Dieu… tue Dieu.

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