L’interview d’un croque-mort !

L’interview d’un croque-mort !

« Nous sommes des passeurs »

Interview. Christian de Cacqueray est le directeur du Service Catholique des Funérailles, qu’il a fondé il y a 15 ans. Ce service, organisé en association et soutenu par les diocèses où il est présent, est au service de tous, catholiques ou non. À la découverte des pompes funèbres catholiques.

Lavieaprèslamort.com : comment en êtes vous arrivés à fonder le Service Catholique des Funérailles ?

Il y a une quinzaine d’années, vraiment par hasard, j’ai commencé a travailler dans une entreprise de Pompes funèbres où j’occupais le poste de
directeur de la communication. À l’époque, cette entreprise comptait 6000 salariés et réalisait un peu plus d’un enterrement sur quatre en France…
Pour comprendre cette situation, un peu d’histoire s’impose ! Pendant des siècles, la responsabilité des obsèques a incombé, en France, à l’Église. En 1904, à la période de la séparation de l’Église et de I’État, ce « monopole » a été transféré aux communes. C’est ainsi que les Pompes funèbres, par contrat de concession, ont hérité de cette prérogative. En 1996, ce monopole a été aboli, ce qui a permis une certaine « redistribution des cartes » et, en même temps, a encouragé le caractère déjà très commercial de ce secteur.

En travaillant pour les Pompes funèbres, j’ai découvert un univers en pleine mutation et j’ai constaté que les habitudes en matière d’organisation d’obsèques étaient en train d’évoluer :

  • Concernant, d’abord, le choix du lieu ou le défunt repose en attendant les obsèques. On était, depuis les années soixante, dans la logique d’une médecine niant la mort et la vivant comme un échec. Elle souhaitait donc déléguer cette fonction des chambres funéraires à des entreprises privées. Les Pompes funèbres ont alors importé le modèle américain des funeral home. Ces chambres funéraires ont fleuri sur tout le territoire français. On en compte aujourd’hui des centaines.
  • Mais cette évolution est encore discutée aujourd’hui. L’hôpital en effet se sent interrogé sur ce « déni de la mort » et a tendance à réintégrer cette fonction d’accueil des morts dans ses murs. Par ailleurs, le choix, de plus en plus fréquent, de la crémation supposait des adaptations (lire aussi : crémation ou inhumation ?).
  • De plus, dans cette fonction d’« organisation d’obsèques », l’Église se trouvait cantonnée dans un rôle d’intervenant ponctuel, pour assurer des temps liturgiques dans les funérariums ou crématoriums…

Les années passant, plus je relevais, de l’intérieur, la richesse et l’importance de ces fonctions, plus je voyais que, en fait. L’innovation était inféodée à des logiques d’argent. ll fallait « faire de l’argent » : ce qui importait, c’était essentiellement le taux de rentabilité. Par l’intermédiaire d’un ami trappiste, j’ai découvert que, dans le diocèse de Paris, des personnes se préoccupaient depuis longtemps de cette problématique. Elles m’ont encouragé à réfléchir et à venir travailler avec elles. Ce que j’ai fait en 2000. Par étapes, nous sommes arrivés à créer ce service catholique des funérailles. Il reçoit des familles confrontées à un décès et des personnes ayant le souci d’organiser leurs propres obsèques, et prend en charge toute l’organisation, ce qui lui permet de « peser » sur la manière dont les choses se déroulent.

Lavieaprèslamort.com : Notre rapport à la mort a-t-il changé aujourd’hui ?

Depuis la Seconde Guerre mondiale, il y a eu révolution du rapport à la mort : elle est devenue obscène dans notre société, ce qui a des conséquences graves, car la confrontation avec la mort est essentielle pour nous construire dans notre humanité. Notre mission est donc de remettre en valeur les rites très forts autour de la mort et de montrer la force de vie des gens dans le deuil, qui est aussi un chemin de croissance. Dans la réalité, ce qui paraît effrayant à distance, se vit avec des grâces étonnantes qu’on ne peut pas imaginer avant de l’avoir vécu. (Lire aussi : Sondages : notre rapport à la mort).

Lavieaprèslamort.com : Au fond, à quoi servent les funérailles ?

Les obsèques sont un parcours qui ne dure que quelques heures, mais qui fait vivre aux proches, de manière symbolique, ce qu’ils auront à vivre dans le temps du deuil. En premier lieu, l’exposition et la veille du corps sont une invitation charnelle à découvrir qu’on peut rester uni à l’être aimé autrement que par la relation physique. En effet, l’expérience de la mort d’un proche peut faire découvrir que la mort supprime toute distance dans la relation à l’Esprit. Cela permet de se séparer progressivement du corps. Enfin, la mise en terre est la mise à distance de la dépouille, la séparation physique. Dans l’Église, tout ce parcours est ritualisé. Il offre des trésors d’humanité et de foi. On prend le temps autour du corps pour veiller et prier.

Lavieaprèslamort.com : Que vivent les gens au moment de la mort d’un proche ?

Tout le monde veut garder une relation avec celui ou celle qu’il a aimé. On peut faire son deuil et fermer la porte. Mais on peut aussi croire qu’il est parti et qu’en même temps, il n’a jamais été aussi proche… Le deuil peut éveiller un chemin spirituel: il peut permettre de réaliser que la mort ne détruit pas la vie mais la transforme. Les vivants et les morts restent en lien : pour nous chrétiens, cette relation nous parle de notre Dieu qui est un Dieu d’amour, de relation (entre le Père, le Fils et l’Esprit Saint qui les unit). La mort, c’est une occasion unique de « s’initier » à la vie spirituelle, alors qu’aujourd’hui on ne vit que dans la matière (ou le matérialisme, ndlr). On peut dire que la mort est l’ultime expérience spirituelle universelle…

Lavieaprèslamort.com : Quel est le sens de votre métier ?

Nous sommes des passeurs. Nous faisons passer le mort vers sa dernière demeure. Et, à sa suite, nous aidons les vivants à passer sur une autre rive : celle de la mort à la vie. En effet, lorsqu’on perd un proche, tout notre être est ébranlé par la mort, mais nous ne devons pas laisser le deuil nous tuer. Notre rôle est d’accompagner la croissance, le passage de la mort à la vie pour ceux qui restent. C’est le chemin du deuil. Et à travers cela, les vivants prennent conscience de leur finitude, en redécouvrant la place de la mort dans la vie. Apprivoiser « notre sœur la mort » (comme dit saint François d’Assise), cela permet de rendre la vie plus vivante, et, de prendre conscience de l’urgence de vivre. C’est un moyen aussi d’appréhender l’infinie valeur de l’existence, et la dignité de l’homme, avec la dimension de sa finitude… Le contact avec la mort est dur, mais pas morbide : il humanise.

Nous aidons les vivants à passer sur une autre rive : celle de la mort à la vie.

Lavieaprèslamort.com : Quel est votre rôle au service catholique des funérailles ?

Nous sommes les artisans de la proximité avec le mort. Les gens viennent nous voir avec un problème : leur proche est mort à tel endroit, qu’est ce qu’on en fait ? On nous raconte la situation. À partir de là, nous construisons un parcours avec la famille autour du défunt.

L’objectif est double : accompagner dignement le défunt et accompagner la famille dans le commencement du travail de deuil. ]e constate qu’après le chaos du décès, grâce à ce parcours des obsèques, les familles sont plus apaisées : les choses se sont ordonnées. Les gestes rituels posés sont consolateurs, source d’espérance… Nous sommes les coordinateurs de ce mouvement vers l’adieu ; nous aidons les gens à traverser cette épreuve. C’est sans doute paradoxal, mais notre métier n’est pas du tout déprimant : il a tous les jours du sens, il est tous les jours utile. Nous sommes au service des vivants.

Lavieaprèslamort.com : Quel est la spécificité du service catholique des funérailles ?

Notre offre funéraire est très sobre : nous voulons revenir à l’essentiel. Dans ce passage du deuil, les gens ont surtout besoin d’être accompagnés, dans une relation interpersonnelle. C’est notre spécificité : il n’y pas de rupture dans l’accompagnement, du début à la fin. Nous sommes à l’écoute de la famille, dans un dialogue : nous n’apportons pas juste des solutions techniques et pratiques. Nous le faisons aussi, mais nous prenons du temps, nous sommes une présence dans ce moment très douloureux. Pour cela, nous sommes disponibles tout le temps, comme des urgentistes.

Sources : d’après Il est vivant! et L’1visible

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